Quelques jeux de ficelle des Iles Trobriand

Transcrit et annoté par
Stephan Claassen
Best, Pays-bas
et
Joseph D'Antoni
Queens, New York, U.S.A.

avec la coopération de
Gunter Senft
Max Planck Institut
for Psycholinguistics
Nijmegen, Pays-bas

Résumé

La construction et l'exécution de quatorze
jeux de ficelle des Iles Trobriand sont données,
accompagnées de chants (texte original et
traduction) et de notes comparatives.
Les figures ont été réalisées pendant
une performance de jeux de ficelle
par deux femmes dans le village de
Tauwema, sur l'ile de Kaile'una.
La performance a été filmée par
une équipe de chercheurs allemands.

Une des figures semble n'avoir pas été
recueillie auparavant, et la méthode
de construction d'une autre figure
était inconnue jusqu'à présent.
D'autres figures ont leur propres
particularités.

Introduction

En 1984, le chercheur allemand
Irenaus Eibl-Eibesfeldt a filmé
une performance de jeux de ficelle
par deux femmes dans le village
de Tauwema qui se trouve sur l'ile
de Kaile'una, une des Iles Trobriand.
Le tournage était une partie de l'étude
du répertoire du jeu de ficelle de
Tauwena, exécutée par les chercheurs
allemands Barbara et Gunter Senft.
Quatorze jeux et tours de ficelle, avec
leur construction, ont été filmés.
Les transcriptions des méthodes de
construction, ainsi que les annotations
et les remarques comparatives, sont
présentées ici. Gunter Senft a fourni
les transcriptions et les traductions
anglaises des chants d'accompagnement.

Les Iles

Les Iles Trobriands sont situées au
sud-est de la Papouasie-Nouvelle-
Guinée (longitude de 151 degrés est,
latitude 8-9 degrés sud), au milieu de
la Mer des Salomon. L'explorateur
français D'Entrecasteaux, qui a visité
les iles en 1793, a nommé les iles en
l'honneur de son premier lieutenant.
Depuis 1975, les iles font partie de
l'état indépendant de la Papouasie-
Nouvelle-Guinée.
Dans les années 1980, environ 18000
personnes vivaient sur les quatre plus
grandes iles; plus d'une centaine de
petites iles sont inhabitées. Kiriwina
est l'ile principale; quelques 12000
personnes vivent là-bas. Les iles sont
composées principalement d'atolls
coralliens. En raison de leur position
près de l'Equateur, le climat est
chaud et humide. La principale
source de nourriture sur l'ile est
des tiges du jardinage. La nourriture
quotidienne pour une famille vient
du taro et de légumes de jardin
(patates douces, racine de tapioca,
légumes verts, haricots etc.). Les
 ignames ne sont pas cultivés
uniquement pour la nourriture,
mais sont aussi utilisés pour
échanger, et comme indicateur de
force économique et politique
(Weiner 1988:84-86).

La population des iles est souvent
appelée Mélanésiens ou Massims
du nord. Ils parlent le kilivila, un
langage austronésien (Senft 1986).
Les iliens sont impliqués dans le
Kula (Malinowski 1922; voir aussi
Weiner 1988:139-157). C'est un
réseau de relations de commerce,
connectant plusieurs iles dans
la région de Massim de Papouasie
Nouvelle Guinée, dans lequel
conus des coquillages sont échangés
contre des chama des colliers de
coquillages; l'échange est basé
sur une valeur égale, pas sur un
gain. Kula est un phénomène
social et culturel. Il a des rituels
fixes et est régulé par des règles
et des obligations établies.

Les Iles Trobriand sont devenues
célèbres grâce aux études de
Bronislaw Malinowski, un pionnier
de l'anthropologie moderne, qui
est resté dans les iles de 1915
jusqu'à 1918. Il a publié plusieurs
monographies sur les aspects des
petites sociétés, en utilisant son
travail de terrain sur les Iles
Trobriand. Malinowski est
encore étudié aujourd'hui par
des anthropologues en devenir,
bien que quelques une de ses
interprétations ont du être
reconsidérées, à la lumière des
récents développements dans
l'anthropologie (Weiner 1988:1-9).

Plusieurs formes de jeux  (mwasawa)
existent dans les Iles Trobriand:
jeux avec matériels, danse-, chanson-
jeux rythmés, jeux de rôle, jeux de
construction, jeux de combat et
de compétition (Senft & Senft 1993:100).

La réalisation des jeux de ficelle est
catégorisée en tant que mwasawa.
Les enfants réalisent souvent des
jeux de ficelle, mais aussi les adultes,
les hommes comme les femmes,
bien qu'en général les femmes savent
plus de jeux que les hommes (Senft &
Senft 1986:229). Il est possible de
réaliser des jeux de ficelle seul, mais
ils sont souvent réalisés devant d'autres
 gens. D'habitude quelqu'un commence
à réaliser des jeux de ficelle, puis
d'autres commencent à s'approcher
pour regarder et commenter le jeu.

Les Trobriands réalisent leur ficelle
en boucle en nouant les deux bouts
ensemble d'une ficelle d'à peu près
2 mètres de long. Dans les temps anciens,
la ficelle employée était faite à partir
d'une fibre organique (liane), qui est
encore employée par les personnes
âgées, et qui donne aux jeux de ficelle
plus de stabilité. Les jeunes joueurs
préfèrent souvent des ficelles
réalisées à partir de matériel
synthétique. Pendant la saison du
jeu de ficelle, la ficelle est souvent
portée autour du cou, et les femmes
l'emploient en tant que ruban pour
cheveux (Senft & Senft 1986:102).

Sur les Iles Trobriands, la réalisation
des jeux de ficelle est confinée à des
saisons particulières. La vie sur les
iles est régulée par le rythme des
plantations, des cultures et des récoltes.
D'août à la fin de septembre, les
patates douces sont récoltées, c'est
une période laborieuse. D'octobre
jusqu'à décembre, les nouveaux
jardins sont préparés, ce qui est
aussi une période dans laquelle
on travaille beaucoup. En mars
et en avril, on ne doit pas beaucoup
s'investir dans le travail, et donc
c'est le moment pour des activitées
de loisir, comme la réalisation des
jeux de ficelle (Senft & Senft 1993:104)².

Les chercheurs allemands Barbara et
Gunter Senft ont séjourné sur les
iles pendant 11 moins en 1983. Ils
ont recueilli 90 jeux de ficelle
différents  (appelés ninikula)
dans le village de Tauwema sur
l'ile de Kaile'una'. Leur recherche
est parue dans trois publications
(Senft & Senft 1986; Senft & Senft
1993; Eibl-Eibesfeldt & Senft 1987).
Toutes les figures recueillies ont
des noms spécifiques et des chants
traditionels (vinavina) accompagnant
38 des figures. Les noms des figures
font références à des plantes, des
animaux, des cadres  naturels, des
canoës, des activités humaines, et
des gens (Senft & Senft 1986:102).
Presque tous les jeux sont pour
un seul joueur. La plupart des
figures sont aussi connues sur les
autres Iles Trobriand, quoique
les noms et les chants puissent
varier.

Dans les chants des jeux de ficelle,
une caractéristique typique du
langage des Iles Trobriand
vient de la première ligne:
un jeu de mot ambigu
(biga sopa, "plaisanteries ou
expression mensongère,
discours indirect, langue
évasive"). Dans les chants, les
animaux , les plantes ou les objets
sont souvent employés en tant
qu'allusions à des actes sexuels,
des excréments et des tabous,
mais ils sont aussi dits ouvertement.
Ce qui donne aux chants et jeux
des Trobrianders leur esprit
spécifique. Bien que normalement
le sexe, les fonctions excrétoires
et la nudité sont évités en public
et dans les conversations ouvertes
(Malinowski 1929:397), c'est seulement
quand on emploie biga sopa, que parler
de ces choses est acceptable
(Senft & Senft 1993:108-109;
Senft 2010:149-243). Si une personne
venait à être offensée par les mots
d'une autre personne, cette dernière
pourrait avoir recours au mode de
parole biga sopa, et de préciser qu'il
ou elle ne voulait pas vraiment dire
ces choses-là. Une manière ludique,
verbale, qui brise les tabous et
parle des sujets chargés socialement,
et qui est quelques fois décrite
comme étant une "soupape de sécurité":
la tension dans la société qui vient
de la tenue de tabous, peut être
libérer librement sans conséquences
pendant le jeu (Eibl-Eibesfelt & Senft
1987:5).


Les gens des Iles Trobriqnds réalisent
des jeux de ficelle pas seulement pour
le plaisir personnel mais aussi pour
une audience; ninikula a une fonction
sociale4. Ce n'est pas seulement
démontré par le texte et les chants
accompagnants la figure, mais
aussi par le fait que beaucoup de
figures se terminent par un tour,
alors qu'elles sont défaites, et
par conséquent contiennent un
élément de surprise pour un
public averti
(Senft & Senft 1986:103).

Dans la collection de Barbara et
Gunter Senft, les jeux de ficelle sont
présentés en dessins et photographies,
associés aux chants qui les
accompagnent, et les variantes
si c'est applicable, à la fois en
traduction kikivila et allemand.
Les dessins ont été réalisés en
premier; cela a permis aux Senft
d'étudier la connaissance du
jeu de ficelle des gens de Tauwema.
Ensuite, le corpus entier du jeu de
ficelle a été photographié. Alors
que les photographies sont les
exactes reproductions du jeu
de ficelle qui a été réalisé, les
dessins donnent seulement des
indications globales de la forme
des figures5. Quelques fois, il
existe une différence notable
entre le dessin et la photographie
de la même figure. Cela pourrait
être une indication d'une
variante d'un jeu de ficelle6.

Les Senft n'étaient pas les seuls
chercheurs intéressés par
les jeux de ficelle  des Iles
Trobriand; deux autres sources
publiées existent. Dans une de
ses monographies, Bronislaw
Malinowski décrit quatre jeux
de ficelle (Malinowski
1929:386-402). Trois d'entre eux
semblent être apparentés aux
figures de la collection de
Barbara et Gunter Senft (Senft &
Senft 1986:106), bien que cette
relation soit plus textuelle que visuelle,
étant donné que Malinowski décrit et
dessine les figures d'une manière
abstraite. En 1985, Richard
Harbison et Russel Reichelt ont
publié des instructions pour cinq
figures, qu'ils ont recueillies dans
les Iles Trobriands. Quatre d'entre
elles sont apparentées aux figures
de la collection de Senft & Senft
(voir appendice 1 pour une
comparaison détaillée).

Le film
Le film (21 min, couleur, son9) a été
filmé par Irenaus Eibl-Eibesfeldt
(fimé) et Renate Krell (prise de son)
pendant la saison du jeu de ficelle
1984 à Tauwema, un village de
(alors) 239 habitants dans l'ile
de Kaile'una.

Dans une session spécialement
organisée pour le film10, deux
femmes sont assises devant
un public d'hommes, de femmes
et d'enfants de Tauwema.
Inoma, alors âgée d'à peu
près 30 ans, est assise à droite
dans le film, et Igogosa, alors
âgée d'à peu après 23 ans, à
gauche. Le public propose
des figures particulières,
des commentaires sur elles,
donne des conseils et les
critique. Les enfants sont
occupés dans plusieurs
autres jeux, mais on peut
les entendre reprendre
certaines chansons et vers
des chants du jeu de ficelle.

Transcriptions et remarques
comparatives

 


Bulletins ISFA Bisfa 17 Iles Trobriand Gunter Senft Joseph D'Antoni; Stephan Claassen

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